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Variations sur le thème du puzzle (ou la passion d’un Angelman)

15 Mar 2016

« Cherche d’abord les coins. Tiens, en voilà un, puis un autre. Et voici les deux autres. » – Il n’y en a que quatre, François, quel que soit le nombre de pièces du puzzle et quelle que soit la complexité du dessin aussi. Tiens donc ? Je n’y avais jamais pensé ! Quatre ! Pas un de plus ! C’est une vérité qui ne peut être remise en cause par qui que ce soit : un puzzle n’a que quatre coins ! Et puisque ma condition et les circonstances m’obligent à m’intéresser aux puzzles, je me penche sur toutes les facettes de ce jeu. Non pas pour faire des puzzles complexes ! J’ai horreur de çà ! Passer des heures à compléter un paysage le plus souvent naïf à couleurs de guimauve ou à recréer un tableau de maître qui a été déchiqueté par la machine alors qu’il est si facile de le voir au musée ou dans un livre d’art ou sur l’Internet… Quand ce n’est pas reconstituer du Disney jusqu’à plus soif ! Non, ce n’est pas ma « tasse de thé » !

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« Après les coins, François, tu mets les bords. je te les donne. Laissons les autres pièces de côté. On va commencer par celles du haut. » Plus logique et surtout, il sera plus aisé ensuite de remettre des pièces sans tout démolir. Car le vice d’un puzzle, c’est que parfois quand vous essayez de retirer une pièce mal placée par inadvertance, il vous fait payer cher votre erreur et il en fait sauter plusieurs d’un coup ! A vous de réparer et de refaire inlassablement ce qui était déjà fait. Et ça arrive souvent à François car le puzzle a repéré le manque de dextérité de ses doigts et en profite lâchement pour se jouer de lui et lui faire le coup du lancer de pièces au travers de la table, ces pièces que les mains malhabiles avaient si laborieusement placées, en les retournant fébrilement et dans tous les sens entre ses doigts pour qu’elles finissent enfin par s’encastrer. Car, pour François, ce n’est pas le dessin qui importe quand il travaille. Le dessin n’a d’importance pour lui que quand il s’agit de choisir celui qu’il va faire, le dessin représenté sur le couvercle de la boîte. Une fois la boîte vidée sur la table, les pièces éparpillées à l’envers le plus souvent suivant la règle de la tartine de confiture qui tombe toujours du côté confiture et ça se comprend, alors pourquoi cette règle s’applique-t-elle aux pièces de puzzles ? Un mystère ! – En tous cas, ça ne le dérange pas – ce ne sont plus ses yeux qui le guident. Ses yeux ne voient plus le dessin ou plutôt ne le regardent plus. C’est le toucher qui a pris le relais, la sensation tactile qui le guide ou, s’il regarde enfin, c’est la forme qui l’intéresse et l’aide à trouver le bon emplacement.

 

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« Regarde ! Les pièces bleues sont en haut. C’est le ciel ! » Mais reconnaît-il les couleurs ou simplement, pour lui et non sans raison, ce bleu n’a-t-il rien à voir avec le ciel qu’il connaît, le plus souvent grisâtre ou taché de grosses masses blanches, grises ou noires, ou rayé de traînées fines puis laiteuses, oubliées par quelque avion. Je prends son doigt et lui fait effleurer le bord rectiligne de la pièce. « Tu vois. c’est tout droit. C’est donc un bord. » Une fois, les pièces du haut placées, on passe aux côtés puis à la base. Et là, parfois, François se venge enfin du puzzle. C’est lui qui commande, bon sang ! Il fait glisser cette base lentement vers le bord de la table et les pièces tombent à terre une à une ! Ah mais !

Puis vient le moment de remplir le cadre avec les autres pièces, celles qui ont des creux ou des bosses à chacun des quatre côté. Tiens ! Encore quatre ! On retrouve décidément souvent ce nombre dans ce jeu. L’action s’anime, les mains sont fébriles, les doigts s’agitent et peu à peu, le puzzle se complète. La jouissance suprême approche, celle qui accompagne le moment où on va placer le dernier morceau. Bravo, exprime François en s’applaudissant. Mais, le résultat n’a aucun intérêt à ses yeux et vite, il défait tout – on a à peine eu le temps de voir le sujet reconstitué – et remet les pièces dans la boîte dont il referme le couvercle toujours à grand peine et rares sont les couvercles qui survivent sans dommages, plus ou moins importants, à cette opération.

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Abordons maintenant le Mystère de la Pièce de Puzzle Manquante. J’ai passé des heures durant des années et ça continue… à chercher La Pièce du Puzzle Manquante. Mais avant, j’ai passé des heures à reconstituer des puzzles ou à compter les pièces ou à trier les pièces mélangées de plusieurs puzzles. Et chaque fois, le même constat : il en manque une ! Pas deux ! Non, une ! C’est un peu comme le mystère des chaussettes dépareillées qui sortent du lave-linge. Un mystère jamais résolue. Et chaque fin de séjour de vacances m’a vue et me voit encore à quatre pattes regarder sous les lits, les armoires, les matelas, remuer les draps, les couvertures, passer la main entre les coussins des fauteuils et des canapés. Souvent nous sommes repartis et repartons encore, laissant la pièce en question derrière nous. Et c’est une impression d’inachevé qui nous accompagne sur le chemin du retour. Quand je dis « nous », c’est surtout moi ! Les vacances ne sont pas complètement gâchées mais… Parfois, et c’est arrivé récemment, elle s’est montrée au dernier moment. Oh ! Juste un petit bout d’un cm2 qui dépassait de l’autre puzzle (pas encore défait) sous lequel elle s’était cachée. Ce moment m’a procuré alors une grande sensation de plénitude (nous avions retrouvé toute notre intégrité et pouvions repartir comblés). Il est aussi arrivé qu’elle réapparaisse spontanément des mois ou des années plus tard, alors même parfois que je m’étais débarrassée du puzzle incomplet. Mais que de pièces à jamais disparues…

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Bref ! Vous l’avez compris. Le puzzle a pris, malgré moi, une importance considérable dans ma vie parce que dans la vie de François, le puzzle a une place de choix. Et l’humble servante du puzzle que je suis pense à cet instant à ces vers de Verlaine :

 

« La vie humble aux travaux ennuyeux et faciles

Est une œuvre de choix qui veut beaucoup d’amour. »

 

 

Texte d’Anne Château – 2016

op – ac – mars 2016